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La thèse comme totem : Haïti et ses nouveaux fétiches académiques

31 minutes de lecture

Par :  Maguet DELVA  | 
La société haïtienne est un archipel de fractures. On la divise en classes, en clans, en affinités régionales et communales, en couleurs de peau héritées de l’époque coloniale, en quartiers qui se regardent de travers. Mais voilà qu’une nouvelle ligne de démarcation s’est tracée, aussi tranchante qu’un coutelas dans la chair vive du tissu social : celle qui sépare désormais celles et ceux qui possèdent une thèse de doctorat de ceux qui n’en ont pas. Comme si, après tous nos malheurs, il nous fallait encore inventer une nouvelle aristocratie cette fois en parchemin.
Passer devant un jury est devenu une tendance, presque une mode vestimentaire que l’on exhibe sur le boulevard. Cela fait la une des actualités, s’invite dans toutes les conversations de salon, de marché, de terrasse, et sur Facebook cela déchaîne des torrents de venin vert, des commentaires acides comme du tafia mal distillé. Ceux qui détiennent déjà la fameuse pierre philosophale montent au créneau, tels des gardiens du temple, pour dénoncer tel ou tel qui mentirait sur son parcours académique. La thèse est devenue un champ de bataille où l’on se tire dessus à balles de jalousie.
Et voilà que la fille Aristide vient de l’obtenir à vingt-huit ans. Aussitôt, tout le monde y va de son petit couplet sirupeux, stupide, malveillant, imbécile selon l’humeur et l’intention. Comme si chaque Haïtien s’était soudainement transformé en spécialiste des études doctorales, en juge suprême de la valeur académique. Pourtant, ceux qui crient le plus fort ignorent souvent que le doctorat n’est plus ce qu’il fut. En France, le doctorat d’État a été supprimé depuis des décennies remplacé par un cadre unifié depuis la réforme de 1984. Ce que l’on brandit comme un trophée a une histoire, une évolution, des nuances que la fièvre médiatique efface d’un revers de main.
Et puis, si l’on veut parler de records, parlons-en vraiment : la fille du président Aristide ne détient pas celui de la plus jeune compatriote à avoir décroché un doctorat. C’est Solon Menos qui tient ce titre, lui qui obtint un doctorat d’État en droit à seulement vingt-cinq ans. Solon Menos et le fait que ce nom soit aujourd’hui si peu connu du grand public en dit long sur notre rapport sélectif à la mémoire collective. Mais cela, peu le savent, parce que l’ignorance est toujours plus bruyante que la mémoire.
L’outil devenu sceptre
Ce qui est troublant, c’est moins la thèse elle-même que ce qu’elle révèle dans notre miroir collectif. De nos jours, la plupart de celles et ceux qui en sont titulaires semblent sincèrement croire qu’ils ont dépassé Dieu en altitude si tant est que ce dernier existe. J’en connais deux, personnellement, qui illustrent cette pathologie avec une fidélité presque clinique. Détenteurs d’un doctorat obtenu à Paris — Paris, comme pour bien souligner la distance avec le commun des mortels, ils se promènent avec une vanité tonitruante, gonflée comme une baudruche sous le soleil de Port-au-Prince. Ils se prennent parfois pour la réincarnation de Pic de la Mirandole, ce génie de la Renaissance qui prétendait tout savoir sur tout. Sauf que Mirandole, lui, avait au moins la modestie de chercher. Ces deux-là ont cessé de chercher depuis le jour de leur soutenance.
J’ai longuement fréquenté le professeur Leslie Manigat homme d’une érudition réelle, profonde, rare. Je ne l’ai jamais entendu évoquer ce fameux sésame. Jamais il ne brandissait ses titres comme une massue. Son savoir, immense, se portait avec la légèreté de celui qui sait vraiment, car c’est précisément ceux qui savent le moins qui ont besoin de pavoiser le plus. C’est là la question massue, la vraie : combien parmi nous soutiennent une thèse non pour contribuer à la connaissance, non pour servir leur pays qui en a si désespérément besoin, mais pour assouvir dans leur subconscient le besoin viscéral de se sentir supérieurs à leurs compatriotes voire à l’humanité tout entière ? La thèse, dans ce cas, n’est plus un outil intellectuel. Elle devient un totem, un talisman contre le sentiment d’infériorité, une armure portée par ceux qui ont peur, au fond, que sans elle on les voie tels qu’ils sont.
Réponse à monsieur Sonnet : Quand la confusion devient méthode
C’est dans ce contexte de fièvre doctorante que certains textes récents, comme celui de Monsieur Sonnet, viennent ajouter à la confusion générale au lieu de l’éclairer. J’ai lu son article. Et je dois vous dire, avec toute la franchise que commande le respect de la vérité, que cette lecture fut un véritable cauchemar un cauchemar à tout point de vue, dans la forme comme dans le fond, dans les références comme dans les rapprochements qu’il ose établir.
Mettre Anténor Firmin sur le même plan que certains quidams cités dans ce texte, c’est non seulement se fourvoyer dans des comparaisons hasardeuses, c’est commettre une faute intellectuelle grave, presque une violence faite à la mémoire. On ne mélange pas impunément le bronze et le plâtre, l’or et le clinquant, l’astre et la veilleuse qui vacille dans le vent.
Anténor Firmin fut un génie et ce mot, si souvent galvaudé dans nos conversations haïtiennes, retrouve ici toute sa densité, toute sa gravité. Génie par la profondeur de sa pensée, par l’audace de sa démarche à une époque où l’Occident construisait méthodiquement le monument du racisme scientifique. Son œuvre magistrale, De l’égalité des races humaines, publiée en 1885, est une réfutation point par point, argument par argument, de l’infâme Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau. Firmin ne répondit pas par la colère il répondit par la science, par la rigueur, par l’intelligence froide et souveraine. C’est cela, un génie : quelqu’un qui retourne contre l’oppresseur ses propres armes, et le fait avec élégance.
Le Diplomate-écrivain : Quand la grandeur rend la Médiocrité insupportable
Il est des noms que l’on ne devrait prononcer qu’avec soin, qu’avec le respect que commande une vie entière consacrée à la dignité d’un peuple. Et c’est précisément pourquoi voir ces hommes convoqués dans le même texte que certains personnages dont l’unique exploit fut de piller méthodiquement les caisses de l’État haïtien provoque une nausée intellectuelle difficile à contenir.
Distinguons d’abord ce que la précipitation ou l’ignorance tendent à confondre. Solon Menos ce même Solon Menos qui décrocha son doctorat d’État en droit à vingt-cinq ans fut l’auteur de l’ouvrage fondateur sur l’Affaire Lüders. En 1897, un ressortissant allemand du nom d’Émile Lüders, condamné par la justice haïtienne, devint le prétexte d’une humiliation internationale orchestrée par l’Empire allemand, qui envoya ses canonnières mouiller dans la rade de Port-au-Prince pour exiger réparation. C’est Solon Menos qui analysa cette crise avec une rigueur juridique et diplomatique sans égale, produisant une œuvre qui demeure l’une des réflexions les plus lucides jamais écrites sur la souveraineté haïtienne face aux appétits impériaux.
Anténor Firmin, lui, porta une autre bataille, tout aussi titanesque : celle de l’Affaire de l’amiral Kheardi — ce face-à-face où il défendit, en ministre des Relations Extérieures, la dignité d’Haïti contre les pressions étrangères avec cette même intransigeance qui caractérisait toute sa vie publique. Deux hommes, deux affaires, deux fronts différents — mais une seule et même flamme : l’amour viscéral d’une patrie que l’on refuse de voir humiliée, la conviction que la souveraineté d’un peuple ne se négocie pas.
Et puis il y avait le poète en Firmin. Car Firmin était aussi cela un homme dont l’âme débordait en vers, dont le nationalisme ne se contentait pas de discours politiques mais cherchait la forme plus intime, plus viscérale du poème. Ses écrits les plus personnels révèlent un homme enchevêtré dans l’amour de sa terre, de son peuple, de cette Haïti qu’il voulait libre, fière et respectée. Ce nationalisme-là n’était pas une posture c’était une fièvre, une brûlure intérieure que seule l’écriture pouvait momentanément apaiser.
Voilà ces hommes. Voilà leur stature.
Alors non mille fois non on ne met pas Anténor Firmin, on ne met pas Solon Menos, dans le même panier que des individus dont le rapport à l’État haïtien se résume à une prédation organisée, à des mains plongées jusqu’aux coudes dans les ressources d’un pays déjà exsangue. Comparer ces figures-là à des pilleurs, c’est comme placer un diamant brut au milieu d’un tas de cailloux en prétendant qu’il n’y a pas de différence que la pierre est la pierre, que le titre est le titre, que l’homme est l’homme.
Non. Tous les hommes ne sont pas égaux devant l’histoire. Certains l’ont servie. D’autres l’ont trahie. Et la décence intellectuelle minimale exige que l’on sache faire la différence. Dans le même souffle, il faut rappeler Ansy De Rose, autre figure que l’on sacrifie trop facilement à l’oubli commode. Ansy De Roze fut à sa façon un génie, lui aussi, doublé d’un patriote viscéral, d’un homme dont l’amour pour Haïti n’était pas une posture de salon mais une conviction chevillée au corps, gravée dans chaque acte de sa vie publique. Ces hommes-là ne se comparent pas. Ils se révèrent, ils s’étudient, ils s’enseignent.
Les pilleurs de caisses ont peut-être leurs doctorats, leurs titres ronflants, leurs noms gravés sur des plaques dorées dans des bureaux climatisés. Firmin et Menos, eux, ont leurs noms gravés dans la conscience de tous ceux qui ont compris ce que signifie penser pour libérer plutôt que pour dominer. Ce n’est pas la même éternité. Ce n’est pas la même grandeur. Et ce n’est certainement pas la même humanité.
Chute : Le Doctorat, ou l’art haïtien de détourner les outils
Il y a une ironie cruelle, presque digne d’un conte de fées qui tourne mal, dans la façon dont Haïti s’est approprié le doctorat français. En France, ce titre a une histoire précise, une évolution rigoureuse. Pendant longtemps, le doctorat d’État fut le summum de la hiérarchie académique française, une œuvre de toute une vie, un monument intellectuel que l’on construisait pendant des décennies, brique par brique, sous le regard exigeant de la communauté scientifique. Des hommes comme Claude Lévi-Strauss, comme Michel Foucault, comme Simone de Beauvoir ont taillé leur pensée dans ce marbre-là. C’était un sacerdoce, pas un accessoire. Puis la France, pragmatique et lucide, décida de réformer. La loi de 1984 supprima le doctorat d’État et le doctorat de troisième cycle pour les fondre en un seul grade unifié, harmonisé avec les standards européens, rendu accessible en trois ans après le master. L’objectif était noble : démocratiser la recherche, l’ouvrir au monde, la sortir de sa tour d’ivoire mandarinale. Le doctorat devenait un outil de production du savoir, pas un titre nobiliaire. La France avait compris quelque chose d’essentiel : la valeur d’un chercheur ne se mesure pas au poids de son parchemin, mais à la qualité de sa pensée, à la pertinence de ses travaux, à ce qu’il apporte concrètement à la connaissance humaine. Haïti, elle, a fait exactement l’inverse. Elle a pris cet outil conçu pour servir et l’a transformé en sceptre. Elle a pris ce grade pensé pour démocratiser et en a fait une nouvelle aristocratie. Elle a pris ce diplôme forgé pour ouvrir des portes et s’en est servi pour en fermer pour exclure, pour dominer, pour écraser. Dans un pays où la majorité de la population n’a pas accès à une éducation de base digne de ce nom, brandir un doctorat comme une massue sociale relève d’une indécence que même les mots peinent à qualifier. Le comble du paradoxe ? Beaucoup de ces docteurs haïtiens si fiers de leur titre n’ont rien produit. Pas un article de fond. Pas une recherche utile à leur pays. Pas une réflexion sérieuse sur les crises qui déchirent Haïti depuis des générations. La thèse fut soutenue, le titre fut obtenu, la vanité fut nourrie et puis plus rien. Le moteur s’est arrêté le jour de la soutenance. Ils portent le titre comme on porte une médaille de guerre gagnée dans un conflit imaginaire.
Anténor Firmin et Solon Menos, eux, n’avaient pas attendu les applaudissements d’un jury pour penser, pour écrire, pour se battre. Ils avaient pensé parce qu’ils le devaient, parce que la dignité de tout un peuple l’exigeait. Leurs œuvres ne cherchaient pas à les élever au-dessus des autres elles cherchaient à élever les autres avec eux. C’est cela, la vraie grandeur intellectuelle : non pas la verticalité arrogante du piédestal, mais l’horizontalité généreuse du pont.
La question, au fond, n’est pas d’avoir ou de ne pas avoir un doctorat. La question est de savoir ce que l’on fait de ce que l’on sait — ou de ce que l’on prétend savoir. Un pays qui souffre n’a que faire des titres. Il a besoin d’intelligences au service, de savoirs engagés, de cerveaux qui pensent pour lui et non contre lui.
Tant que le doctorat restera en Haïti un totem identitaire plutôt qu’un outil au service du bien commun, nous continuerons de produire des docteurs sans doctrine, des savants sans sagesse, des titrés sans titres réels des hommes et des femmes qui ont appris à se distinguer sans jamais apprendre à servir. Et c’est là, peut-être, le vrai échec. Non pas celui du diplôme. Celui d’une société qui a oublié pourquoi on apprend.
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Maguet DELVA
Journaliste, Ancien diplomate
Article tiré de sa page Facebook 

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