Accueil COUP DE PROJECTEUR Léonard COLIN, chercheur et militant associatif pour le droit des personnes en situation de handicap en Haïti.

Léonard COLIN, chercheur et militant associatif pour le droit des personnes en situation de handicap en Haïti.

38 minutes de lecture

Dans notre rubrique “Coup de projecteur “  nous avons rencontré en interview exclusive pour vous une personne œuvrant dans l’ombre répondant au nom de Léonard Colin.

  1. Omniscient Info : Dites-nous qui est Léonard COLIN ?

Léonard COLIN:  Je suis né aux Cayes, dans le département du sud,  un 15 décembre. marié et père d’une fille qui aura 3 ans au mois de juin. Je suis passionné de manga et des jeux vidéo. J’adore la lecture et je collectionne des livres de motivation. Les livres qui m’ont le plus marqué sont la magie de voir grand et la magie de s’autodiriger de David Schwartz.

Pour mes passe-temps, je crée des contenus vidéo pour sensibiliser la population haïtienne sur les problèmes rencontrés par les personnes en situation de handicap. Je suis créateur de livre pour enfants de 3 à 6 ans. Je suis en train d’écrire une série de livres fiction et biographique qui retrace la vie de ma fille qui sortira bientôt. Comme activité physique, je fais du football et du basket-ball.

Mes travaux de recherche

Je suis doctorant en sciences de l’éducation à l’université Lumière Lyon 2 en France. Membre associé du laboratoire éducation, politique et culture (EPIC 485). Membre du comité scientifique de l’université publique de la Grand’Anse (UPGA) en Haïti.

J’enseigne au sein de l’université UNIKA, Université Publique de la Grand’Anse (UPGA), Université Nouvelle Grand’Anse (UNOGA), au sein de la Faculté de travail social et de justice sociale de l’Université Épiscopale d’Haïti (UNEPH). Voici quelques cours que j’enseigne :

  • Méthodologie de la recherche
  • Introduction à l’enseignement spécialisé
  • Introduction à l’éducation inclusive
  • Histoire des sciences de l’éducation
  • SIGE et organisation scolaire
  • Diversité sociale et oppression
  • Pour ne citer que cela

Mes axes de recherches sont :

  • Accessibilité universelle, handicap et inclusion
  • Éducation inclusive, système d’information de gestion en éducation (SIGE), appropriation d’outil de gestion de donnée éducative
  • Transfert de savoir-faire, aide au développement en matière d’éducation et appropriation de modèle éducatif
  • Planification de l’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap
  • Handicap, média et société
  • Représentation du handicap, croyances et pratique sociale

Pour mes communications et publications scientifiques à comité de lecture, vous trouverez :

Colin, L. (2022). Le vaudou, le handicap et la scolarisation des enfants en situation de handicap en Haïti. Dans Frédéric, R. et Agée Lomo, M. (Dir.) Chapitre d’ouvrage soumis.

Colin, L. (2017). La perception de la pratique enseignante par des élèves en situation de handicap mental : Étude comparative sur le rapport de ces élèves vis-à-vis des normes scolaires en ULIS école élémentaire et en collège (Master’s thesis). Suresnes : INS HEA

Colin, L. (2017). La pratique de l’enseignement inclusif dans la classe : Un instrument égalitaire pour tous les élèves, particulièrement ceux en situation de handicap mental en Haïti [vidéo formation]. Colloque Matinée d’accessibilité et de diversité : une éducation inclusive pour une meilleure participation de tous et de toutes, tenue les 26 et 27 avril, à l’Université Épiscopale d’Haïti, Port-au-Prince, Haïti. France : OCONFOR et INS HEA. Retrieved from  https://www.youtube.com/watch?v=pKX-9fgXAQ8&t=9s, Mise en ligne : 3 mai 2017

Je dirige actuellement trois travaux académiques au niveau de la licence :

Richard, P. (2022). La situation de l’insertion professionnelle des personnes en situation de handicap en Haïti : le cas de l’administration publique à Jérémie. Mémoire de licence en administration. Université de la Nouvelle Grand’Anse (UNOGA), Jérémie, Haïti.

Lorréus, J. L. (2022). Une étude de diagnostic d’accessibilité des infrastructures du Lycée Nord Alexis de Jérémie afin d’accueillir des élèves en situation de handicap moteur. Mémoire de licence en sciences de l’éducation.  Université Publique de la Grand’Anse (UPGA), Jérémie, Haïti.

Bonhomme, R. (2022). L’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap en Haïti : le cas particulier des enfants ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) à Léogane 2016-2021. Mémoire de licence en Travailleur social. Université Épiscopale d’Haïti, Port-au-Prince, Haïti.

Milieu associatif

J’ai cofondé deux associations locales qui sont d’une part, les Jeunes organisés pour une société émancipée (JOSE) en 2010 que j’ai laissée en 2016 et d’autre part, l’Organisme de consultation, de formation et de recherche sur l’accessibilité (OCONFOR) en 2016 que j’occupe actuellement le poste de président du conseil d’administration et aussi, le poste de directeur de communication. Ces deux associations travaillent pour l’inclusion des personnes en situation de handicap.

Au sein de l’OCONFOR, j’ai lancé la première série de podcasts sur le handicap en Haïti qui s’intitule Handicap et société. Et également, une série de vidéo éducative (Sa w dwe konnen sou andikap mwen) pour sensibiliser et former la population sur le handicap.

Compétences interpersonnelles 

Mes collègues et ma famille disent souvent que je suis quelqu’un d’autonome, organisé, persévérant, doté d’une aisance relationnelle, à l’écoute, très observateur, souriant, très bon communicant et fiable. Ces qualités relationnelles m’ont beaucoup aidé professionnellement et m’ont permis d’aider beaucoup d’autres personnes dans le besoin.

Je crois que ma mission sur terre est d’aider tous les êtres humains à avoir une place dans ce monde. Je combattrai toujours toutes les formes de discrimination et d’oppression. Ainsi, personne ne sera laissé de côté en raison de son handicap, de ses opinions, de ses choix tant que ceux-ci ne nuisent à la liberté des autres,  etc., car être différent doit être normal.

  1. Omniscient Info : Quel est votre parcours scolaire et universitaire ?

Léonard COLIN :   J’ai fait toutes mes études primaires et secondaires aux Cayes. Après avoir obtenu mon diplôme de fin d’études secondaires en 2005, j’ai déménagé à Port-au-Prince. J’ai entamé des études  en sciences comptables, (bac +3) mais je n’ai pas pu les terminer. Puis, j’ai fait un parcours de licence en sciences du développement de 2012 à 2016. Par la suite, je suis parti en France en 2016 pour poursuivre mes études en master 2 (bac+5) en accessibilité et accompagnement des personnes à besoins éducatifs particuliers. J’ai obtenu mon diplôme en 2017.

De 2017 à aujourd’hui, je prépare un doctorat en sciences de l’éducation où je fais des recherches sur l’inclusion scolaire des personnes en situation de handicap en Haïti. L’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap en Haïti fait débat auprès de certains acteurs éducatifs, l’État haïtien et les familles de ces enfants. Ma recherche vise à comprendre et analyser la mise en œuvre de l’éducation inclusive en Haïti par les acteurs éducatifs haïtiens. Ma recherche s’appuie sur une analyse des pratiques des acteurs éducatifs haïtiens (directeurs d’école, enseignants, ministère de l’Éducation nationale, etc.) pour établir un modèle d’éducation inclusive. Cette recherche s’intéresse d’une part, au transfert de savoir-faire « inclusif » dans l’aide au développement et d’autre part, à la contribution que le SIGE peut apporter à l’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap.

  1. Omniscient Info : Parlez-nous de votre expérience personnelle et professionnelle dans le milieu du handicap

Léonard COLIN :  Je fréquente des personnes en situation de handicap depuis mon plus jeune âge. J’avais des camarades de classe qui avaient une déficience physique. Donc, travailler dans le milieu du handicap ne pouvait être autrement, car j’ai toujours voulu aider les gens. J’ai horreur de l’injustice sociale. Vu l’absence de prise en charge par l’État haïtien des enfants ayant une déficience, moi et quelques amis avons fondé notre première association JOSE. Cette association travaillait pour la protection de l’enfance et leurs inclusions. J’étais coordonnateur général durant deux mandats. J’ai passé 6 ans à ce poste avant de laisser cette association. C’était une belle expérience professionnelle pour ne pas dire la plus belle de ma vie, car durant ces mandats j’ai pu écrire et réaliser plusieurs projets et activités comme des projets d’éducation inclusive basée sur une approche communautaire, de microcrédit solidaire pour les parents des enfants en situation de handicap, des recensements sur les enfants en situation de handicap dans la zone, des activités de loisirs inclusifs, une cartographie de Fontamara afin d’identifier là où habite les enfants et où ils peuvent trouver des services en lien avec le projet dont nous réalisons dans la zone, des activités de sensibilisations dans la communauté et au sein des écoles, des focus groups, des groupes d’entraide, j’ai écrit également plusieurs scénarios pour les documentaires de cette association et pour ne citez que cela.

Par la suite, j’ai pu co-fonder une autre association après avoir laissé l’association JOSE en 2016. Cette association s’appelle Organisme de Consultation, de formation et de recherche sur l’accessibilité et l’inclusion (OCONFOR). Au sein de cette association, j’ai occupé le poste de conseiller technique de 2016 à 2022. Depuis mars 2022, j’occupe le poste de Président du Conseil d’administration comme poste stratégique et aussi, le poste de directeur de communication étant un poste opérationnel de ladite association. Depuis la fondation de cette association, j’ai pu proposer des projets et activités comme le colloque international sur la scolarisation des enfants en situation de handicap, malheureusement, qui n’a pas pu se tenir en 2019 à cause des troubles politiques en Haïti. Ce colloque est prévu pour la fin de l’année 2022. J’ai aussi proposé des projets comme le podcast « handicap et société » qui est l’un des premiers podcasts haïtiens qui sensibilisent la population à travers les médias sociaux sur le handicap, l’accessibilité et l’inclusion. L’épisode 1 [Trizomi 21 an Ayiti : ant pèspektiv sosyete a ak akonpayman enstitisyonèl yo] et l’épisode 2 [Byen konprann otis : rankont ak yon paran e responsab asosyasyon pou moun otis] de la saison 1 du podcast sont déjà sortis et se trouvent sur tous les réseaux. J’ai aussi proposé une série de vidéo éducative afin que la population comprenne et différencie en réalité ce qu’est la déficience et le handicap. Cette série s’appelle Saw dwe konnen sou andikap mwen [Ce que vous devez savoir sur mon handicap] dont une vidéo sur la trisomie 21 est déjà sortie.

Pour moi, je pense que la première chose à faire est de changer les mentalités. Comme l’a si bien expliqué Caraglio (2017), la façon dont nous représentons le handicap se reflète dans nos actions, dans la manière de construire ou pas des structures et dispositifs pour les personnes en situation de handicap. C’est pourquoi je veux déconstruire cette mentalité où les personnes ayant une déficience ne valent rien ou sont le fruit d’un péché ou sont le résultat d’un sort jeté par un houngan.

  1. Omniscient Info : Voulez-vous partager quelque chose avec nous durant votre parcours professionnel ? une anecdote qui vous a marquée. 

Léonard COLIN :

Ce qui m’a frappé, c’est quand j’étais responsable du projet d’éducation inclusive à Fontamara où nous avions un enfant atteint de trisomie 21 qui n’est jamais allé à l’école parce que sa famille avait honte et qu’il ne voulait pas que les autres enfants lui fassent peur. Après avoir sensibilisé sa famille, sa mère a décidé de l’envoyer à l’école. Nous avons donc dû le mettre en première année, car notre association s’était associée à certaines écoles de la région. Je me souviens que quand Jacques[1] a commencé l’école, ce n’était pas facile pour ses camarades de classe, certains enseignants et certains membres de l’administration scolaire. Parfois, des professionnels nous disent de l’inscrire dans une école spécialisée. Comme le projet que nous mettons en place était un projet d’éducation inclusive, nous leur avons fait comprendre cela et les avons sensibilisés à l’importance de ce modèle éducatif. Durant le premier mois, Jacques était appelé kokobe. Cependant, il a continué à fréquenter l’école malgré la stigmatisation et la discrimination par les pairs. Quelques mois plus tard, après des séances de sensibilisation, il est appelé par son vrai prénom à l’école.

Alors ça m’a montré que souvent la représentation que beaucoup de personnes ont des personnes handicapées est due au fait qu’elles ne se focalisent pas sur leurs capacités, mais plutôt sur leurs différences. Par conséquent, cette représentation défavorable éloigne les personnes en situation de handicap des activités au sein de leur communauté. Cela m’a vraiment marqué et m’a donné le sentiment qu’il y a beaucoup de choses qui peuvent changer en Haïti et surtout l’influence que ce modèle éducatif peut avoir sur la façon dont les gens perçoivent le handicap.

  1. Omniscient Info : Que pensez de l’éducation que nous donnons à nos jeunes maintenant ?

Léonard COLIN :

Je crois que le modèle éducatif que nous proposons ne favorise pas l’inclusion des personnes ayant des besoins éducatifs particuliers. Car non seulement les écoles sont inaccessibles, mais aussi les méthodes d’enseignement ne sont pas propices aux apprentissages des enfants ayant des besoins particuliers. Il y a beaucoup de travail à faire au niveau de l’offre scolaire pour les personnes en situation de handicap et aussi au niveau des équipements scolaires.

En effet, nous devons repenser l’école haïtienne. Les acteurs de l’éducation doivent également moderniser le fonctionnement du système éducatif et encourager les acteurs à utiliser pour cela des outils tels que le Système d’information pour la gestion de l’éducation (SIGE) pour établir des politiques publiques éducatives qui favorisent l’inclusion scolaire des élèves ayant des besoins éducatifs particuliers et planifier la mise en place d’un modèle éducatif inclusif. La bonne gouvernance du système éducatif n’est pas possible sans données fiables. S’il n’y a pas de données fiables sur les élèves en situation de handicap dans le système éducatif, rien ne sera fait pour améliorer leur situation.

En Haïti, l’État ne dispose pas de données sur les élèves en situation de handicap dans le système. Le ministère de l’Éducation nationale ne connait pas leurs types de déficiences, leurs besoins éducatifs particuliers, quelles écoles pouvant les accueillir, quels enseignants sont formés pour travailler avec eux, etc. En d’autres termes, cela montre que l’État ne reconnaît pas leur existence. C’est simple, on ne peut pas parler de quelque chose qui n’existe pas. Donc, le fait que les statistiques scolaires n’indiquent pas l’existence des enfants en situation de handicap ainsi que leurs besoins éducatifs particuliers montrent que ces enfants « n’existent pas à leurs yeux ». Par conséquent, dans 10 ou 20 ans, nous aurons encore à parler d’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap.

De même, les mettre dans les statistiques scolaires montrera que l’État se soucie de leur bien-être afin d’avoir un avenir meilleur, car c’est à travers les données que l’État va collecter qu’ils pourront mettre en place un modèle pédagogique qui prend compte de leurs besoins éducatifs.

Du ministère de l’Éducation aux familles des enfants en passant par les écoles, il doit y avoir un travail de fond sur les types d’écoles que nous voulons créer en Haïti. L’école n’est pas seulement un espace d’apprentissage, mais aussi un espace social. Donc, si l’État investit davantage dans l’éducation de nos enfants et qu’il y a une réelle collaboration entre les familles et les écoles en Haïti, les enfants en situation de handicap auront non seulement leur place, mais pourront aussi participer au développement de leur pays.

  1. Omniscient Info : Avez-vous un dernier mot Léonard ? Un projet en cours…

Je travaille actuellement sur une nouvelle émission où on mettra en lumière certaines personnes ayant une déficience qui ont pu réussir à vaincre les barrières mises par la société haïtienne. Cette émission mettra l’accent sur les compétences des personnes plutôt que sur leurs déficiences et sur leurs accomplissements. En ce moment, je produis également une rubrique qui s’intitule Ti koze sou aksesibilite qui sera présenté par Fenel Bellegarde.

En dernier mot, je vous remercie de m’avoir contacté, car j’ai l’opportunité de montrer le travail que je fais pour faire avancer la cause des personnes vivant avec une déficience en Haïti. Merci à tous ceux qui liront cet article. Le travail n’est pas terminé, il vient de commencer.

Pour les personnes en situation de handicap en Haïti, comme je l’ai dit plus haut, notre différence doit être une force et considérée comme normale. Soyez fier d’être différent. Ne capitalise pas sur votre faiblesse, mais concentrez-vous sur vos compétences et ce que vous voulez vraiment dans la vie. Car, il n’y a qu’une seule personne qui peut faire obstacle à vos rêves. Cette personne n’est que vous. Si ce que vous cherchez n’existe pas, inventez-le, n’ayez pas peur.

______

Interview avec Léonard COLIN | Doctorant en Sciences de l’Éducation, Militant pour les droits de personnes handicapées en Haïti

Propos recueillis par : Ralphson Pierre

[1] Un prénom d’emprunt

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