Par: Jacques Yvon PIERRE
Introduction
Haïti faisait partie de l’initiative de l’UNESCO pour l’alphabétisation : savoir pour pouvoir (LIFE), lancé en 2005. Achevée en 201, LIFE visait à intensifier les efforts nationaux d’alphabétisation dans les pays les plus touchés par l’analphabétisme et se donnait pour objectif d’autonomiser, en particulier, les femmes et les filles, en leur donnant accès à l’alphabétisation et à ses bienfaits. L’initiative appuyait l’intégration des politiques d’alphabétisation dans les cadres de développement nationaux et aidait les pays à renforcer leurs capacités à concevoir, gérer et mettre en œuvre des programmes d’alphabétisation. Elle se définissait comme un mécanisme clé pour la mise en œuvre de la Décennie des Nations Unies pour l’alphabétisation (2003-2012) et déclarait fonctionner comme un cadre d’action collaborative au niveau mondial pour intensifier les efforts d’alphabétisation dans les pays ciblés. On retient, en tant que processus d’appui, l’initiative soutenait trois idées fondamentales : (i) elle était spécifique à chaque pays et ancré dans ses politiques et stratégies nationales ; (ii) avait une vision élargie de l’alphabétisation, qui inclut non seulement la lecture, l’écriture et les calculs, mais aussi l’alphabétisation numérique et d’autres compétences essentielles pour la vie et le travail ; (iii) elle reconnaissait que l’alphabétisation est un processus continu et une partie intégrante d’un apprentissage tout au long de la vie, crucial pour l’émancipation et le développement durable.
Pourtant, des écueils à la mise en œuvre des programmes d’alphabétisation des adultes en Haïti, il en existe énormément. Ce, il est vrai, depuis la mise en place de la Secrétairerie d’État à l’alphabétisation en novembre 1994 sous la présidence de Jean Bertrand Aristide, devenue récemment Bureau du/de la Secrétaire d’État à l’alphabétisation (BSEA) avant d’adopter, sans qu’il soit encore validé, le nom de Bureau du/de la Secrétaire d’État à l’alphabétisation et à l’éducation non formelle (BSE-AENF) en relation avec l’endossement de la politique nationale d’éducation non formelle d’Haïti.)
Au lancement de LIFE en Haïti, le 19 avril 2007, l’UNESCO faisait valoir que trois millions de personnes sont considérées comme analphabètes dans ce pays et qu’elle entendait appuyer le gouvernement haïtien qui, disait-elle, est déterminé à « éradiquer l’analphabétisme en Haïti » d’ici à 2010. Ainsi Haïti faisait partie des 35 pays prioritaires concernés par cette initiative qui devait être mise en œuvre au titre de programme pilote dans la ville de Jacmel. Dire qu’au lancement de LIFE en Haïti, membre de l’Unesco depuis le 18 novembre 1946, avait pris part Adama Ouane, Directeur de l’Institut de l’Unesco pour l’apprentissage tout au long de la vie (UIL). Et depuis ? Les problèmes de l’analphabétisme en Haïti restent entiers et semblent se multiplier. Il faut, néanmoins, reconnaître, que les plus importants sont d’ordre politique et sont très liés aujourd’hui au contexte socio-politique désastreux prévalant dans le pays depuis 2020 et qui fait prendre chaque jour, un peu plus, la forme d’une courbe exponentielle en raison de la crise de valeurs sous fond de crise structurelle et conjoncturelle. Mais, qu’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas dans ce texte à déterminer les raisons des difficultés de mettre en place de solides programmes d’alphabétisation des adultes et encore moins de faire le procès de l’aide au développement. Cet article préfère explorer des facteurs en dehors de l’espace politique et de la crise socio-économique pour proposer des actions pour des programmes d’alphabétisation d’adultes visant sérieusement à atteindre les populations les plus vulnérables. Il essaie de montrer que ce ne sont pas seulement des problèmes provenant d’un ensemble d’éléments associés à la mauvaise gestion de la Res publica qui expliquent les faibles résultats des programmes d’alphabétisation des adultes en Haïti. Au contraire, l’idée soutenue est que les problèmes actuels de l’alphabétisation des adultes, même s’ils sont inséparables du contexte socio-politique, sont les produits d’une culture de faire-semblant qui ne peut pas s’adapter aux exigences de l’économie du savoir nécessitant la diversification des filières de formation, l’utilisation des technologies et la systématisation de la post-alphabétisation pour une formation continue et des parcours plus flexibles.
Cela dit, un ensemble de facteurs liés à la crise politique, mais ne venant pas directement d’elle, expliquent les difficultés persistantes de réussir les programmes d’alphabétisation des adultes visant à faciliter l’acquisition ou le renforcement des compétences de base, des compétences de vie, des compétences professionnelles des apprenants. Basés, en grande partie sur des données quantitatives, les travaux dans ce domaine ne permettent pas d’explorer des facteurs multidimensionnels (sociaux, culturels, personnels) qui influencent leur rapport à l’alphabétisation. Dans cet article, axé sur la recherche qualitative, il est question d’explorer en profondeur la relation existant entre la culture du faire semblant et l’efficacité des programmes d’alphabétisation, afin de mieux comprendre les défis rencontrés pour offrir des pistes pour des interventions plus adaptées.
Fort de tout cela, notre question de recherche est formulée de la manière suivante : existe-t-il une relation de cause à effet entre la culture du faire semblant des autorités chargées de mettre en œuvre les programmes d’alphabétisation des adultes et les faibles résultats obtenus dans la mise en œuvre desdits programmes ? L’hypothèse qu’on cherche à vérifier est celle-ci :
De 2021 à 2024, la culture du faire semblant a des effets pervers sur la mise en œuvre des programmes d’alphabétisation des adultes en Haïti.
- Quand la culture du « faire semblant » se cache derrière une querelle sémantique face au changement
Parler de “stratégie du faire semblant” en matière de mise en œuvre d’une politique éducative consiste, généralement, à désigner des actions qui donnent l’impression d’agir sans réellement atteindre des résultats tangibles, des manifestations qui se réalisent dans le respect des règles mais pas de l’esprit, ou encore une mise en œuvre symbolique qui masque l’absence de changements profonds. Elle peut se manifester par des initiatives superficielles, des consultations inefficaces, ou des réformes dont l’objectif est plus de sauver les apparences que d’améliorer concrètement le système. Tel a été, dans l’ensemble, le cas des différentes entités du MENFP en ce qui concerne la mise en œuvre du PDEF. Diverses raisons peuvent amener à recourir à cette stratégie qui se manifeste par les traits suivants : (i) la mise en place des programmes ou des projets qui n’ont pas l’impact attendu sur l’apprentissage ou la gestion des systèmes éducatifs ; des consultations sans suivi, des ateliers ou des consultations avec les parties prenantes, mais sans tenir compte des retours pour influencer la mise en œuvre effective de la politique ; des objectifs de façade définis mais qu’on se préoccupe ni d’évaluer ni d’atteindre ; des actions davantage symboliques où l’on se complaît avec les règles sans s’intéresser à l’esprit des lois : on cherche à donner l’impression de vouloir respecter les aspects formels de la politique tout en les interprétant de manière à affaiblir leur contenu.
Dans le cas qui nous préoccupe, la stratégie du faire semblant va plus loin. Il ne s’agit même pas de chercher à donner l’impression de réagir à des problèmes sans avoir la volonté ou les moyens de les résoudre en profondeur. Il est aussi question de donner l’impression qu’on était au courant d’une politique et feindre d’avoir pris des mesures dans le sens de son exécution alors que tous les indices tendent à montrer le contraire.
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Auteur de l’article :
Jacques Yvon PIERRE
Chercheur associé á ITHENIA Anthropological Research
Professeur d’université, Consultant en Education
Mail: [email protected]Discover more from Omniscient Info
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