Lettre ouverte au Directeur Général du Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), Monsieur Yves ROBLIN
En ses bureaux
Monsieur le Directeur Général,
En ma triple qualité d’ancien haut fonctionnaire de l’État haïtien attaché au MENFP, de responsable de l’OBSHA et de citoyen soucieux de l’avenir du système éducatif haïtien, je me sens dans l’obligation de vous adresser cette lettre d’alerte concernant la nécessité impérieuse de revitaliser et de consolider les efforts qui avaient été entrepris dans les années 2004- 2010 en rapport à la formation initiale des acteurs/actrices intervenant dans l’enseignement fondamental.
Des jalons importants avaient été posés à l’époque pour doter les institutions de formation initiale d’élèves-maîtres (dont les Écoles Normales d’Instituteurs – ENI) de formateurs /formatrices qualifié(e)s. La stratégie de renforcement des Écoles Normales d’Instituteurs (ENI), retenue à l’époque, consistait à transformer progressivement ces structures en Centres de Formation pour l’École Fondamentale (CFEF). Mais, il fallait le faire discrètement pour ne pas tuer cette démarche dans l’œuf. Dans la perspective de cette mutation, ont été mis en place les Services d’appui pédagogiques (SAP) au niveau des dix DDE et un travail systématique de mise à niveau continue des compétences des personnels pédagogiques et administratifs [afin de les adapter aux nouvelles exigences du système éducatif] de ces services était à l’ordre du jour. Ce processus avait été, comme bien d’autres, entravé par le contexte politique, mais a abouti, en dépit de tout, à la Politique nationale de formation (PNF).
Pourtant, le constat actuel s’impose comme un aveu de l’échec national : d’une part, le retour à la centralisation excessive après 2010 a asphyxié les SAP en instaurant une communication strictement descendante qui ignore les réalités du terrain et en confisquant les ressources techniques et décisionnelles nécessaires à la mise en place d’un système de feedback réactif. Les Services d’Appui Pédagogique (SAP) ont été privés d’outils de pilotage et de remontée d’information (feedback).
Les SAP n’ont pas pu accompagner les ENI vers cette transformation parce que les nouveaux acteurs/actrices n’ont pas compris la différence existant entre diriger et gouverner : les grandes orientations stratégiques (diriger) peuvent être définies par un pouvoir central, l’action concrète et la prise de décision quotidienne (gouverner) doivent s’opérer au plus près des réalités du terrain et des citoyens pour être efficaces. Aujourd’hui, ceux/celles qui deviennent formateurs/formatrices dans les ENI, manquent clairement les qualifications minimales adéquates pour jouer ce rôle Ils/elles se retranchent derrière le statu quo pour masquer des lacunes profondes en didactique, andragogie et approche par compétences (APC). Il y a, de toute évidence, une relation de cause entre ce centralisme à outrance (incapable de respecter les principes élémentaires de la déconcentration) et cette situation (qui engendre la paralysie administrative en vidant les structures locales de toute autorité réelle et de moyens d’action).
Cette rupture de confiance et cette rigidité bureaucratique condamnent inévitablement le système à l’échec, car elles étouffent la réactivité nécessaire pour répondre aux besoins urgents du terrain.
La refondation du système éducatif demeure illusoire tant que les institutions de formation initiale ne sont pas modernisées pour produire des enseignants capables d’innover plutôt que de reproduire des modèles obsolètes. De plus, l’excès de centralisation administrative paralyse toute tentative de changement en étouffant les initiatives locales et en empêchant l’adaptation des méthodes pédagogiques aux réalités spécifiques de chaque territoire.
Face à l’urgence de garantir la qualité de l’apprentissage à la base, je soumets à votre haute attention l’idée de Plan d’Action Immédiat pour la rénovation du système de formation qui peut être aligné sur le Plan national de formation (PNF) autour de trois axes de solutions :
1.Le déploiement d’un dispositif de certification Formel
Il est impératif d’instaurer une certification spécifique et obligatoire pour les « formateurs de formateurs ». Ce dispositif ne doit plus se contenter de valider des savoirs académiques, mais doit attester de l’aptitude réelle à transmettre des postures professionnelles et des gestes métiers adaptés aux exigences du nouveau curriculum de l’école fondamentale.
- La standardisation et la digitalisation du suivi de terrain
Il est urgent de réoutiller les SAP, les inspecteurs et les conseillers pédagogiques des EFACAP. Cela passe par :
- La mise en place de grilles d’observation standardisées.
- L’adoption de solutions mobiles (tablettes/smartphones) pour la remontée d’indicateurs de performance en temps réel.
- La mutation de ces agents en véritables « coachs » de proximité, selon le modèle de l’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres (IFADEM).
- L’habilitation à l’accompagnement et au mentorat
La formation initiale doit intégrer une dimension clinique. Les formateurs doivent être officiellement habilités à guider l’élève-maître dans l’analyse de sa propre pratique. Ce mentorat est la seule garantie d’une amélioration continue de l’enseignement dans nos salles de classe.
Monsieur le Directeur Général, la Politique Nationale de Formation (PNF) doit redevenir le levier principal de la refondation de notre école. Investir dans la certification de ceux qui forment nos futurs enseignants est l’unique voie pour offrir à la jeunesse haïtienne une éducation de qualité.
Comptant sur votre leadership et votre engagement envers l’excellence éducative, je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur Général, l’expression de mes salutations respectueuses.
Jacques Yvon PIERRE Ancien haut fonctionnaire du MENFP Responsable de l’OBSHA Citoyen haïtien
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