Ralphson Pierre fait parler Jacques Yvon Pierre
___- Ralphson Pierre : Vous parlez souvent d’homéostasie du système éducatif face au numérique. Voudriez-vous d’abord expliquer le concept d’homéostasie et indiquer ensuite en quoi il s’applique à l’intégration et l’utilisation du numérique dans le système d’éducation en Haïti ?
Jacques Yvon Pierre : C’est comme une manière de me redire gentiment ce que Marx proclamait: « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; il faut désormais le transformer » (rire). Vous avez probablement raison. Mais, je ne suis pas en train de dire que l’homéostasie est une bonne chose pour un système. Au contraire. L’idée est d’expliquer que tout système résiste au changement et se donne des moyens pour résister au changement. Et c’est bien ça, grosso modo, l’homéostasie : la capacité d’un système (physiologique, psychologique, social …) à conserver l’équilibre de son milieu intérieur, c’est-à-dire son équilibre de fonctionnement) en dépit des contraintes externes. L’idée aussi, est de mettre en garde les acteurs qui cherchent l’innovation à comprendre qu’aucun système ne se laisse pas facilement changer. Ce refus de changement, c’est la grande capacité de tout système. Rompre avec le système, c’est d’abord prendre en compte cette capacité de rétroaction négative qu’il a. Cette capacité du système a été décrite par le médecin et physiologiste français Claude Bernard en 1878 et le terme. Mais le terme a été introduit en biologie par le physiologiste américain Walter Bradford Cannon en 1939. Je me pose souvent la question : pourquoi le concept complémentaire à l’homéostasie (qui est l’allostasie) n’est pas autant connu. L‘allostasie permet aux points d’équilibre de fluctuer selon les demandes de l’environnement.
3. Ralphson Pierre : Pourquoi, selon vous, Haïti a tant de mal à faire du numérique un levier de développement ; en particulier dans le domaine de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique ?
Jacques Yvon Pierre : On ne conteste pas l’évidence. Elle est là, omniprésente dans notre quotidien. Il y a une croissance rapide des TIC et celle-ci transforme, dans les moindres détails, nos modes de pensée, de comportement, de communication et de travail. Tout le monde se sert des TIC et ce, au quotidien. Ils ne sont plus ou pas réservés aux universités, aux instituts de recherche ou aux chercheurs. Oui, ils s’en servent pour faire progresser et améliorer la qualité et la quantité de leurs recherches.
Oui, lutter contre la fraction numérique est un combat inscrit dans le sens. Mais, justement, c’est au nom de ce combat qu’il faut amener plus de gens à s’impliquer davantage dans le numérique et non à en rester en marge. L’université, dans le rôle avant-gardiste que lui confère la société, a pour devoir d’organiser des débats autour des enjeux du numérique pour le développement humain et durable et nous montrer l’impact des TIC sur les méthodes de recherche, l’analyse des données, la qualité et la quantité des recherches.
- Ralphson Pierre : Connaissez-vous une expérience réussie dans le domaine numérique éducatif portée par les structures d’Etat ?
Jacques Yvon Pierre : Je citerais sans hésiter l’Initiative francophone pour la formation à distance des maîtres (IFADEM).Avec fierté, je rappelle toujours pour faire grincer les dents de certains jaloux que j’étais très impliqué dans ce dispositif de formation, en partie à distance et qui mettait à contribution les technologies de l’information et de la communication. Et quand j’ai laissé le Ministère de l’Education Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), ce programme n’a pas survécu. La politique et le clientélisme l’ont emporté. La phase d’expérimentation d’IFADEM de ce dispositif de formation des enseignants en français, langue seconde, avait été lancé en Haïti début 2009. Cette phase d’expérimentation de l’initiative avait fait l’objet d’une évaluation au 1er semestre 2013 dont le rapport final est en ligne.
IFADEM est actuellement un des programmes du nouvel Institut de la Francophonie pour l’Education et la Formation (IFEF). Il semble que l’objectif de ce dispositif a évolué depuis un certain temps. Il serait question maintenant d’améliorer des méthodes d’enseignements pratiquées dans les pays francophones et professionnaliser les formateurs locaux.
Malheureusement, ce programme a été torpillé par l’amateurisme des acteurs du MENFP, la mauvaise foi et l’incapacité des uns et des autres. Co-financé par l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) et l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) dans sa première phase, IFADEM-Haïti était inscrit dans une démarche qui reposait sur le principe de la co-construction. La famille ifadémienne, on y parlait. On y croyait.
5. Ralphson Pierre :Et malgré cela… ?
Jacques Yvon Pierre : Malgré cela. Les résultats du dispositif IFADEM-Haïti que j’ai coordonné sont là : les cinq livrets pour la formation d’enseignants en français langue seconde sont là. Les livrets en rapport au renforcement linguistique (le livret 1 portant sur lacompréhension écrite ; le livret 2 sur la compréhension orale, le livret 3 sur l’expression écrite) ainsi que deux autres livrets en rapport au renforcement didactique (Compréhension et production écrite, Didactique de la compréhension et de l’expression orales) sont là. Qu’en est-il des autres programmes de formation pour lesquels des dépenses importantes ont été réalisées ?
L’IFADEM que j’ai coordonné, ce sont des enseignants, des encadreurs, des tuteurs et des cadres du MENFP qui ont été formés aux Technologie de l’Information et de la Communication Appliquée à l’Education (TICE) et à l’enseignement du Français (langue seconde), mais c’est aussi des espaces et des points numériques qui ont été installés dans six départements et dotés, par ailleurs, d’ouvrages pédagogiques. Puis est arrivé un Représentant de l’Association pour la promotion de l’éducation et de la formation à l’étranger (APEFE). Et le reste. Tout ce qui avait été préalablement construit allait être balayé d’un revers de main. Mais, pour reprendre la formule du professeur Lesly Manigat, je dirais que l’IFADEM n’a pas échoué en Haïti, elle a failli réussir.
6. Ralphson Pierre : Est-ce qu’il ne faut pas voir dans cette résistance l’expression d’une certaine homéostasie du système éducatif ?
Jacques Yvon Pierre : Certainement ! Ni plus ni moins que la volonté du système à maintenir la stabilité et l’équilibre du milieu intérieur dans des valeurs moyennes de référence qui ont expliqué ces réactions.
Comment expliquer le tollé contre la mise à disposition de ressources pédagogiques à l’adresse d’apprenants et d’enseignants lors de la crise sanitaire de COVID-19 ? Et le comble, des gens, supposément porteurs d’un discours savant, se sont mêlés de la partie pour s’opposer à l’utilisation des technologies éducatives en prétextant que cela va renforcer l’apartheid scolaire : le premier problème de cohérence de ce discours vient du fait que c’est en recourant aux outils numériques que ces gens demandent, en bout de piste, de ne pas permettre aux autres d’y avoir accès pour ne pas encourager la fracture numérique alors qu’il n`y a aucun exemple dans l’histoire de l’humanité où l`accès au développement des forces productives a été pareil pour tout le monde en même temps.
7. Ralphson Pierre : Mais, en même temps, c’est vous qui dénoncez à maintes reprises la transformation des inégalités sociales en inégalités scolaires.
Jacques Yvon Pierre : Quel que soit l’angle sur lequel on analyse Haïti et à une échelle plus réduite, son système éducatif – les disparités sont criantes: déjà les disparités entre zones rurales et urbaines engendrent de profondes fractures dans l’accès à l’éducation. Les inégalités entre les sexes sont reproduites à l’école. On est ce pays qui codifie toutes les formes d’inégalités sociales et là, il y a un sérieux combat à mener. Mais attention, tout est dans les nuances. On reconnaît aujourd`hui le dynamisme et la créativité des sociétés africaines dans le domaine du e-learning. En l’absence de réseaux performants, les équipements numériques ont aidé à atténuer les disparités. La télévision et la radio scolaires accordent une large place au synchrone à très grande échelle. Les équipements numériques ont permis de développer des usages des TICE dans une dimension collaborative, et jusqu’à des approches d’individualisation. Pourquoi ne pas favoriser cette symbiose avec des équipements informatiques, des réseaux courte distance, radio, télévision, mobiles, etc? Tout ceci favoriserait l’émergence d’approches hybrides et n’empêcherait nullement qu’on fasse parallèlement pression sur les autorités politiques pour la définition et la mise en œuvre d’une politique du numérique axée sur la discrimination positive inversée favorable aux plus faibles. Mais, comme j’ai envie de rester optimiste, je tends à regarder l’homéostasie avec les lunettes d’Edgar Morin qui considère que la vie d’un système implique un double mouvement :- un mouvement de corruption et de désorganisation ;
- un mouvement de fabrication et de réorganisation.
11. Ralphson Pierre:Un dernier mot ?
Jacques Yvon Pierre: Mais autre que les problèmes évoqués préalablement, quand je pense à des grandes gueules du MENFP et d’ailleurs qui continuent à se prononcer maladroitement contre la formation à distance à partir de paralogismes qui font pitié, me vient en tête ce mot savant (qui sert à désigner l’art de parler de ce que l’on ne sait pas) : l’ultracrépidarianisme.
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