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Plaidoyer pour l’adoption et l’application justifiée d’une éthique dans la société Haïtienne d’aujourd’hui.

30 minutes de lecture

1ère partie

Par Marcel GABAUD, consultant

Mail : megcons@yahoo.com

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En ce jour du mois de mai de l’An de grâce 2016, j’ai fait un rêve, je viens d’entrevoir une mobilisation des ressources d’Haïti pour la mise sur pied d’une instance devant s’occuper d’un domaine totalement négligé ou absent dans nos modes de fonctionnement : c’est l’épineuse question de l’ÉTHIQUE qui ne fait plus objet de débats et de discussions dans nos milieux universitaires et professionnels. De plus en plus, on pointe du doigt ceux qui piétinent les valeurs et qui mettent l’éthique au second plan. Ils sont, selon l’avis de plus d’un, responsables des problèmes s’abattant sur la société qui, évidemment en paie chèrement aujourd’hui le lourd tribut. Ce que d’autres rejettent en prétextant que cette problématique est simplement mal posée. Je suis du côté de ceux-là qui croient qu’il est impérieux aujourd’hui de faire un plaidoyer sur le pôle et la place de l’éthique dans la fonction publique. Agrémentons cette introduction avec le mot, on ne peut plus véridique, de Lord Acton qui a affirmé : « le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument ». Sujet qui me tient à cœur en tant que cadre ministériel manifestant de l’intérêt pour un bon fonctionnement des institutions de l’État.

Perspectives des valeurs selon les acteurs 

La politique relève avant tout de la responsabilité de l’État: décideurs de politiques, gouvernants et administration. Mais dans la gouvernance des sociétés modernes, le secteur privé et la société civile acquièrent une influence croissante, du niveau local jusqu’au niveau international. Le secteur privé des affaires et les organisations de la société civile ont de plus en plus leur mot à dire et se montrent capables de promouvoir leurs propres intérêts et valeurs. La notion de valeurs a un statut très particulier car, d’une part, elle combine objectivité et subjectivité et, d’autre part, elle s’impose à l’individu et au groupe avec autorité comme évidence. Les valeurs relèvent aussi de la tradition. Entre tradition et changement, les valeurs ont un statut ambigu qui favorise l’émergence soit des dogmatismes, soit des nihilismes. Dans une de ses publications sur  les valeurs ont un statut ambigu qui favorise l’émergence soit des dogmatismes, soit des nihilismes.

Dans une de ses publications sur les valeurs,[1] Pradel Henriquez précise, « il y a urgence en Haïti, à parler des valeurs. D’abord parce qu’on n’en parle pas. Ou qu’on le fait peu, au point que les incidences réelles sur notre vécu de peuple en évolution constante, se révèlent absolument insignifiantes. Ensuite, parce qu’on constate aussi que des valeurs (quand elles ont existé dans le temps) s’effritent avec le temps.» Les valeurs s’effritent, se fondent dans le temps. Comme la nature a horreur du vide, de nouvelles valeurs viennent remplacer celles-là même qui ont contribué à rendre notre culture forte, riche et diversifiée.

Ce phénomène d’effritement des valeurs n’est pas nouveau mais s’installe dans toutes les couches de la société haïtienne et semble devenir de nouvelles règles de conduite. Le pouvoir en général y est vu comme une propriété privée, non comme une responsabilité et un service. Ceux qui détiennent le pouvoir cherchent à le perpétuer. De bon gré ou non, les autres forces vives de la nation participent elles aussi à ce déclin en acquiesçant les faits ou en gardant un silence complice. Une meute de dirigeants et de bureaucrates s’empare de la richesse publique et les secteurs stratégiques sont capturés au bénéfice de groupes privilégiés. Les programmes publics sont détournés et ne satisfont pas les besoins réels, un mur indestructible est alors érigé pour la protection et le fonctionnement de ce système. (Drucker 1989 et Lipsey 1994), n’ont-ils pas avancé que : «Nous serions en train de vivre le troisième changement le plus important du millénaire. Nos arrière-petits-enfants n’auront aucune idée du monde que nous avons vécu, tant celui-ci sera métamorphosé[2] ».

Constats de manque ou d’absence d’éthique 

En effet, face à la dérive de la société haïtienne dans son ensemble, en termes de non-respect des principes élémentaires d’éthique, de morale ou de déontologie; face à la décadence de cette  jeunesse, pilier et avenir de la nation; face à des maux tels : l’immoralité, la passivité, le vol, le népotisme, la haine, la criminalité, le libertinage, l’enrichissement illicite, l’apatridie, la prostitution juvénile, la dévalorisation des institutions publiques, le clientélisme, l’abandon des valeurs religieuses, le non-respect des lois, l’abus d’autorité, l’absence de confidentialité, la malhonnêteté, la dilapidation des fonds publics, la désobéissance civile, la démission des élites, la destruction systématique de la mémoire temporelle et culturelle, le mensonge, la corruption, le déshonneur, la banalisation des hautes fonctions de l’État, le rejet de l’identité, la délation, la  diffamation, la prévarication, pour ne citer que ceux-là, qui s’érigent comme les véritables tendances de fonctionnement normal de cette société d’aujourd’hui et constituent un frein à  l’essor de la nation en menaçant même son existence; donc, il est temps de lancer haut et fort un CRI D’ALARME !!! La perte des valeurs a pris un tournant tel que l’on se demande actuellement si la vie humaine a un sens réel pour le commun des Haïtiens. En effet, comment imaginer que des médecins résidents grévistes choisissent de laisser mourir froidement une patiente en train d’accoucher  devant un établissement sanitaire public, centre hospitalier universitaire de surcroit. Grève d’accord, mais même pas une cellule d’urgence ou de crise, la situation est la même dans tout le pays. Où est l’éthique ? Où est la morale ? Le serment d’Hippocrate ? Et aucune réaction de cette société civile irresponsable pour qui la VIE n’est qu’un reflet du quotidien. Ces victimes passent-t-elles pour des dommages collatéraux ? Où est la Presse qui, par déontologie a le devoir de bien informer ? Que disent les élites qui ont les moyens pour se rendre à l’extérieur pour leurs soins de santé ? Existe-t-il une politique publique en matière de santé ? Si la santé constitue un des droits de l’homme, Haïti en fait exception.

Comment imaginer des responsables étatiques, de manière inopinée laissent agir les gens qui en toute impunité déversent des montagnes d’immondices de toutes sortes sur la chaussée obstruant la voie publique, l’entrée des habitations des personnes voire même des fois à quelques pas de certains établissements publics. Dégageant des odeurs nauséabondes, ces détritus ont pour conséquences de favoriser la propagation des maladies de toutes sortes, de permettre la prolifération des insectes nuisibles, d’étendre l’insalubrité à tout le territoire par rapport au phénomène de mobilité des gens, de polluer l’environnement, avant d’être emportés par les averses pluvieuses pour obstruer canaux et égouts d’évacuation ou au pire des cas, finalement être ramassés par les services de voirie. Ce type de paysage s’impose comme le nouveau décor naturel du pays. Qui en est responsable ? Que fait-on du respect de la propriété privée ? La plupart des taxes collectées ne devraient-elles pas servir à fournir des services de base aux citoyens ? Ce pays si cher aux politiciens quand ils courtisent le vote des populations, ou encore pour les tractations économiques diverses, est-il encore le nôtre ? Existe-t-il une société civile organisée ? Quel est le rôle des élites nationales s’il y en a ? Qui ne dit mot consent.

Une institution aussi noble, aussi importante que le Parlement, gardien de la souveraineté nationale, comment le laisser prendre d’assaut par des gens sans aucune formation, sans foi ni loi ? Est-ce par légitimité populaire ? Pourquoi n’existe-t-il pas de garde-fou pour limiter son accès à certains éléments n’ayant aucune idée du rôle d’un parlementaire? Ou pour parodier l’autre, disons plutôt «parle-menteur ». Quels sont les véritables enjeux des joutes électorales pour renouveler le personnel politique ? Pourquoi la gente féminine n’y est pas représentée ? Les partis politiques respectent-ils une éthique ? Qu’en pensent les intellectuels, la jeunesse, les élites ? L’éthique ne peut être cantonnée au seul domaine de l’intentionnalité et elle est directement liée à l’expérience et à l’action. En conséquence, les problèmes éthiques ne peuvent être traités hors de leur contexte.

Faiblesse des élites 

Parlant d’élites, prêtons le mot du professeur Louis Cotté, auteur de « l’ Inscription des sociétés non-occidentales dans la modernité  », qui a avancé dernièrement que l’un des indicateurs de vérification de l’inscription d’un pays dans la modernité est la capacité d’entente de l’ensemble de ses élites dans un projet commun de développement national. Néanmoins, reconnaissons que nous n’en sommes pas encore à ce stade, mais à travers l’adoption d’une refondation éthique généralisée, la société commencera à poser les jalons pour sa modernisation, ce, tout en conservant ses propres cultures.

Normalement, l’élite ne devrait pas être en opposition à la masse, mais de préférence, elle devrait guider cette masse dans la moralité. Le malheur d’Haïti découle pour une bonne part du fait que l’élite manque à sa vocation, le peuple ne choisit plus ses dirigeants, on les lui impose. Les ambassades et les pays amis substituent à l’élite et imposent tout type de projet pas nécessairement avantageux pour le pays. Haïti est en panne de moralité ; l’éthique de la responsabilité, de la justice et de la solidarité ne sont plus au rendez-vous. C’est devenu une pathologie sociale. L’Elite locale, sait-elle que sa vocation première est de créer des valeurs morales sûres pour les générations futures?

Laissons encore parler Sandy Larose pour renforcer notre assertion sur les élites: « Dans le cas d’Haïti on est en face d’une réalité qui tue tout espoir de rêver au développement et au progrès. L’Elite n’investit pas dans la durée, elle n’investit ni dans le progrès ni le développement. C’est une élite économique irresponsable et qui se contente de vivre comme  des étrangers de passage dans le pays. L’Elite intellectuelle, pour sa part,  ne s’engage pas, elle refuse en toute conscience sa capacité d’anticiper les changements futurs ou encore de produire une révolution ». Il n’y a  pas d’interaction entre les élites et les masses, et là encore on s’engouffre dans un labyrinthe de perte de valeurs morales. Pour Haïti, la faiblesse de la société découle en grande partie de l’absence de balises normatives et éthiques vivantes.

Il est plus qu’évident que les élites dominantes haïtiennes ont toujours fait peu cas de la cause nationale et les masses se sont toujours livrées à elles-mêmes sans guide. Il y a cassure dans la société. D’où l’impérieuse nécessité de promouvoir et lancer une action collective de redressement de la nation et de modernisation de la société! A cet effet, ne devrions-nous pas nous mettre à l’esprit ce que le professeur Hérold Toussaint avait avancé: « Nous autres Haïtiens, nous n’éprouvons plus la honte. Cette émotion, nous l’avons perdue depuis la fin du 20e siècle. Nous ne cessons de tendre la main à la communauté internationale. Nous demandons sans cesse la charité. Nous demeurons trop dans l’assistanat sans faire preuve d’un minimum de dignité».

Nota.-

Cette 1ère partie à priori dépeint sans ambages la situation tragique dans laquelle nous évoluons sur le plan éthique. Néanmoins, il ne saurait être question de ne pas chercher à démontrer les valeurs qui sont encore préservées au niveau de certaines couches de la  population au sein même de cette société si décriée. A cet effet, dans les suites des articles à venir, il sera clairement fait mention des propositions de solutions pour améliorer la donne. 

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Marcel GABAUD | Chercheur indépendant

Spécialiste de la  formation technique et professionnelle (FTP)

(sorti en 9 mai 2016, fin 1ère partie, À suivre…)

Références : 

  • François HOUBART, mondialisation et solidarité du point de vue chrétien, 2001,
  • Fréderic THOMAS, Haïti, un modèle de développement anti-paysan, 2014 Ethique : un défi pour la politique
  • Pradel HENRIQUEZ, Réflexions sur les valeurs, est-ce la fin des valeurs en Haïti,  2015
  • Sandy LAROSE, Haïti en panne d’Elite, d’ éthique et de morale Recherches et applications. Ethique, communication et éducation du mois juillet 1999. Édition, Hachette EDICEF
  • Le Nouvelliste, proposition d’accord d’ éthique politique, Élections 200

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[1] Réflexion sur les valeurs. Est-ce la fin des valeurs en Haïti. Pradel Henriquez, 2015.

[2] «Technologies médicales et changements de valeurs», pages 7-16. Marc Renaud et Louise Bouchard, 1996. Montréal: Les Presses de l’Université de Montréal.

 

 

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